Bientôt sur vos écrans : OpenLeaks

En septembre dernier, plusieurs membres de haut rang issus de Wikileaks ont quitté le projet, avançant que son fondateur, Julian Assange, avait un comportement autoritariste et ne se souciait guère de la sécurité de ceux dont les noms apparaissent dans les fuites publiées. Ils lui reprochent aussi de se focaliser sur les USA, et d’avoir des visées politiques irréalistes. En novembre, le groupe dissident a annoncé la création d’une organisation rivale, appelée OpenLeaks.

Le site, prévu initialement pour être mis en ligne la semaine dernière, a finalement vu sa sortie repoussée en janvier, ce qui nous a laissé le temps de compiler différentes sources ainsi que les déclarations des initiateurs du projet OpenLeaks afin de vous présenter la façon dont devrait fonctionner le site.

Le pitch

OpenLeak fournira aux sources soucieuses de préserver leur anonymat un moyen d’uploader des documents fuités à un destinataire en particulier. Journaux, chaînes de télévision, radios, organisations à but non lucratif, ONG, syndicats, associations de consommateurs et autres pourront utiliser le service comme un intermédiaire entre eux et leurs sources.

Contrairement à Wikileaks, le site ne publiera rien lui même. Eviter de se positionner comme éditeur devrait, selon ses fondateurs, les mettre à site à l’abri des pressions politiques.

Déposer une fuite en ligne

Les sources seront en mesure de déposer un document à travers un «site dédié à la dépose de documents» qui sera intégré au site du média ou de l’organisation partenaire mais qui contingentera le transfert d’informations au système d’OpenLeaks.

La source et l’organisation à qui elle destine ses informations sont ainsi isolées l’une de l’autre, l’information passera à travers la structure du site OpenLeaks où elle sera totalement anonymisée avant d’aller où que ce soit, quelque soit la localisation de la source et du destinataire de celle-ci.

Etant donné la pression politique subie par Wikileaks, les systèmes de recueil de fuites à destination des sources (« leak as a service », en quelque sorte) risquent d’être difficiles à «vendre», même si Domscheit-Berg affirme que son organisation est en train de passer des accords avec une douzaine de partenaires potentiels et passe en revue en ce moment un grand nombre de demandes de partenariat.

Si, après une période déterminée, le destinataire de la fuite ne l’a pas publié, OpenLeaks la rendra accessible à un plus grand nombre de ses partenaires, mais le process qui entoure cela n’est pas encore bien clair. Tout aussi peu clair est la possibilité donné (ou non) à une source de ne s’adresser qu’à un seul destinataire et de voir le document qu’il a transmit détruit s’il ne donne lieu à aucune publication.

Culture d’entreprise

Domscheit-Berg dit espérer que son organisation soit plus transparente que Wikileaks, connu pour être particulièrement opaque, mais la façon dont l’organisation compte organiser cette transparence n’est pas encore claire.

Assange a affirmé voir en Wikileaks un système destiné à brider les gouvernances, avançant que dégrader l’efficacité du système actuellement en place dans de nombreux gouvernements fera naitre un nouveau et potentiellement meilleur système. OpenLeaks n’a fait aucune affirmation de ce type et semble éviter le plus possible de prendre le moindre parti pris éditorial ou politique, en dehors d’une position affirmée pour la transparence, au sein des gouvernements tout comme dans d’autres sphères.

Open Source

Le code sera, à priori, en open source, comme l’a affirmé l’un des membres de l’organisation d’OpenLeaks, l’un des aspects du projet étant d’encourager l’apparition d’autres projets similaires. Domscheit-Berg affirme par ailleurs que Wikileaks a «perdu sa promesse originelle d’open source».

Autres fonctionnalités

Le site sera disponible en six langues, il aggrégera des liens menant vers des articles publiés sur d’autres sites faisant usage des informations transmises par son intermédiaire, et l’ensemble de la structure OpenLeaks sera surveillée et guidé par une fondation en charge de ces responsabilités.

Wikileaks version 2 ?

Si OpenLeaks résoud bon nombre de problèmes posés par wikileaks, comme la suspicion que ce dernier ait un agenda politique qui motive sa ‘politique éditoriale’, où l’importance donné à un petit nombre de média sur qui repose, au final, une mission de censure qui concentre un nouveau pouvoir dans les mains d’acteurs ayant, eux aussi, des intérets à défendre pouvant entrer en conflit avec le contenu des fuites, il pose néanmoins de nouveaux problèmes.

La multiplication raisonnable des destinataire des fuites, et surtout la période d’exclusivité donnée à un destinataire-partenaire d’OpenLeaks va démultiplier ces nouveaux censeurs.

Posséder l’exclusivité d’une fuite pour un destinataire, tel que semble l’envisager à ce stade le système OpenLeaks, ne serait-ce que durant quelques semaines, donnera à ce destinataire un pouvoir gigantesque qui tentera plus d’une personne à sortir du cadre éthique de sa mission qui, même s’il est chevillé au corps de bon nombre de journalistes, n’est en rien indispensable à l’obtenir une carte de presse, et dont la violation n’est pas à ce jour sanctionné.

Si de vénérables organes de presse comme Le Monde, moins de deux semaines après le début des travaux sur le CableGates, se font déjà épingler à censurer les informations suceptibles de leur porter atteinte, comment un système comme OpenLeaks évitera-t-il de donner naissance à de tels dérives ?

Des contre-pouvoirs qui restent à imaginer

L’auto-censure de la part des média, dans le cas d’OpenLeaks, n’aurait pas nécessairement de ‘contre pouvoir’, comme c’est la cas avec Wikileaks, où les média partenaires, qui disposent du même accès aux fuites, ainsi que la publication des câbles expurgés, est censé assurer cela. Durant la période d’exclusivité accordée au destinataire d’une source utilisant OpenLeaks, il n’existera aucun contre-pouvoir. Dans le cas d’une fuite massive de documents (comme les archives email d’une grande entreprise), il serait aisé pour le destinataire de la fuite de gommer discrètement certaines informations susceptibles de le déranger ou de porter atteinte à ses intêret directs ou indirects.

Pire encore, il est aisé d’imaginer monayer auprès de la ‘victime’ de la source un accès à la fuite lui permettant de mettre à profit cette période d’exclusivité pour mettre en place une stratégie de réponse – juridique, communication, relations publique, lobbying, etc. Un délai d’un mois pour préparer une crise majeure n’a pas de prix pour une multinationale, et la tentation sera grande pour beaucoup tant les sommes en jeu pourraient s’avérer considérables.

Imaginez que vous receviez des documents prouvant une gigantesque malversation financière de la part d’une multinationale. Combien vaut cette information si elle lui permet de mettre en place avant que la tempête n’arrive une stratégie de défense ? Suffisamment pour corrompre n’importe qui, à priori. Assange est d’ailleurs soupçonné de telles malversations.

Itération du concept de la fuite

Cette nouvelle itération du concept de la fuite règle certains problèmes soulevés par Wikileaks, mais en pose de nouveaux. Il sera intéressant d’observer comment se déploie cette technologie, et les dérives éventuelles auxquelles elle donnera naissance… avant qu’un autre projet – ou l’évolution de celui-ci – n’y apporte une réponse.

Pour finir, il convient de souligner une innovation majeure dans l’approche d’OpenLeaks, le dispositif de recueil des fuites étant intégré aux sites des média partenaires, stopper tout cela ne pourra se faire qu’en censurant la presse. Stopper Wikileaks s’était déjà avéré difficile, stopper OpenLeaks ne pourra même pas s’envisager sans stopper la démocratie et la presse libre.

Photo de Daniel Domscheit-Berg © Jacob Appelbaum


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8 commentaires pour cet article

  1. Michaël

    Je partage cette analyse. Essayer de canaliser, voire même de monnayer des fuites pose le risque de décupler considérablement les censeurs potentiels, là où la publication en vrac (à laquelle s’appliquent néanmoins des critiques pertinentes) évite tout risque de ce genre.

    Concernant les accusations de deal entre Assange et Israël pour supprimer des mémos diplomatiques, après avoir un peu creusé, j’ai l’impression que l’affaire ressemble à un canular un peu subtil…

  2. Fabrice Epelboin

    @Michaël

    Franchement, j’ai d’autant moins d’avis sur une éventuelle collusion entre Assange et Israël qu’au final, cela ne change rien, quoi qu’il ai pu cacher, ça finira par sortir, et au mieux, ceux qui auraient corrompu Assange n’ont acheté qu’un sursis. Au final, ça ne changera pas grand chose, avant tout, c’est le concept de la fuite qui est important. Que sa première itération (connue de tous) sous la forme de Wikileaks soit imparfaite ne change rien.

    Friendster, et avant lui 6degrees, ont lancé le concept du networking social, tout ce que l’on a retenu, c’est le concept, pas ces sites pionniers qui était très imparfaits…

  3. Pascale Falcon

    Monsieur Epelboin bonjour
    J’ai lu vos deux précédents articles sur WikiLeaks avant celui-ci. Ce sont les seuls dans toute la presse française et anglophone, qui m’ont paru intéressants et raisonnables.
    Cette rumeur concernant d’éventuels marchandages entre Julian Assange et Israël mérite tout de même réflexion. De même que la propension de Julian Assange à annoncer ses futures fuites (Bank of America, très longtemps à l’avance.
    Ne pourrait-on penser qu’il s’agit d’un chantage afin de monnayer ses informations?
    Bref, de sorte que les pires soupçons de manipulation viennent entacher ce qui nous apparaissait encore il y a peu, comme une chance pour la vérité.

  4. Greg

    Attention a ce que cela ne devienne pas un média de balance
    et a ne pas tomber dans l’excès de diffusion d’info

  5. Fabrice Epelboin

    @Pascale Falcon

    Franchement, j’ai cessé de me poser la question, principalement parce que cela ne change pas grand chose à l’histoire. Avec la multiplication des Wikileaks, l’intention de l’original, quel qu’elle soit, sera noyé dans la masse. Du coup, cela importe au final assez peu, et surtout, cela évite de se poser les vrais questions…

  6. Jean-marc

    Il y a deux failles dans ce projet à mon avis, projet bien intéressant!

    1. la nature des « partenaires » censés relayés les fuites ; si ce sont des media traditionnels, tout le processus de transparence est biaisé

    2. la protection juridique notamment des lanceurs d’alerte (la France étant pour le moment à la traine de la traine dans ce domaine, notons le bien)

    Et puis en fond cette fichue question complexe au possible de la transparence…
    Quoi que dans le contexte actuel, la « solution d’ensemble » ne peut passer à mon avis que par un grand lâcher de ballons colorés façon Transparence dans le ciel gris de nos démocraties.

  7. Fabrice Epelboin

    La protection des sources est quelque chose pris très au sérieux par certains partis d’opposition en France, et par ailleurs, la technologie OpenLeaks est censé apporter une réponse technologique (à défaut d’une réponse juridique)… Pour ce qui est des intermédiaires et du problème que cela pose, en effet, il y a un problème…

  8. Louise Desrenards

    Apparemment un service neutre (sans enjeu symbolique collectif clairement déclaré) de ressources de fuites pouvant aussi bien devenir, du fait de l’absence de challenge (sinon techno-commercial du lien entre les informateurs et leurs destinataires : Presse, entreprises, pouvoir), un excellent commerce de la délation (dans le sens de la collaboration et non de l’insoumission) à la disposition des stratégies d’intoxication à long terme du pouvoir ou des marchés, du prospect des annonceurs, ou des simples corbeaux (du à l’anonymat sans challenge symbolique du passage à l’acte).

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    [...] This post was mentioned on Twitter by Maud Serpin, Blog 7ZERO7, Bertrand CHARLET, JulianAssange Actus, NeoSting Feeds and others. NeoSting Feeds said: Bientôt sur vos écrans : OpenLeaks http://bit.ly/ey7oZi #rwwf [...]

  2. La Mare du Gof » Blog Archive » Actus Généralistes – 2010/S50-51-52 :

    [...] => Bientôt sur vos écrans : OpenLeaks. 22/12/2010. «OpenLeak fournira aux sources soucieuses de préserver leur anonymat un moyen d’uploader des documents fuités à un destinataire en particulier. Journaux, chaînes de télévision, radios, organisations à but non lucratif, ONG, syndicats, associations de consommateurs et autres pourront utiliser le service comme un intermédiaire entre eux et leurs sources. Contrairement à Wikileaks, le site ne publiera rien lui même. Eviter de se positionner comme éditeur devrait, selon ses fondateurs, les mettre à site à l’abri des pressions politiques (…).» Source : rww.zergy.net/2010/12/22/a-la-une/bientt-sur-vos-crans-openleaks/ [...]

  3. Openleaks ouvre ses portes : Wikileaks a de la concurrence | ReadWriteWeb French edition :

    [...] leur intention de créer un projet concurrent, appelé OpenLeaks, censé être en ligne en décembre, il est finalement en ligne [...]

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