Interview avec Communication Sans Frontières

Interview réalisé il y a deux semaines par Communication Sans Frontière, à la veille d’un départ pour un premier voyage d’étude à Tunis.

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Communication Sans Frontières :
Vous êtes l’un des grands spécialistes du Net et vous avez plusieurs cordes à votre arc. Comment pourriez vous nous expliquer le sens de toutes vos activités et ce qui vous motive?

Fabrice Epelboin :
Je travaille essentiellement à anticiper les évolutions à long terme de l’internet, notamment son impact sur le social, la culture et la politique. La dimension économique m’intéresse, mais ce n’est plus là que les grands bouleversements ont lieu désormais. La Tunisie puis l’Egypte ont montré au monde que le réseau était un puissant outil de changement social, les démocraties, elles aussi, sont appelées à évoluer en profondeur dans les décennies à venir, et, avec elles, la culture et une certaine forme d’économie qui les portent.

Comme les écrits publiés dans la publication que je dirige ont systématiquement anticipé avec pas mal d’avance l’essentiel des bouleversements en cours, je commence à être pris au sérieux, notamment par les politiques, en particulier à l’étranger.

Ma motivation est très liée à la promotion de certaines valeurs ou de certains concepts liés à internet, indispensables si l’on souhaite profiter de cette technologie en tant que société, et pas seulement en tant qu’économie. La seule approche économique met nos systèmes politiques en danger. Des concepts comme le logiciel Libre, la neutralité du net ou les licences Creative Commons, une alternative au Copyright, sont essentiels à mes yeux. A l’opposé, je me bat contre l’idée de censurer le web (ou le filtrer, c’est rigoureusement la même chose), ou de laisser les Etats y pratiquer une surveillance de masse. En France, ça s’est traduit par de nombreux combats contre Hadopi et Loppsi, à l’étranger contre ACTA, ou bien encore contre la police internet de Ben Ali.

CSF :
Vous êtes très actif sur la toile et vous avez pris partie récemment pour défendre les cyberdissidents lors de la révolution en Tunisie. Etes vous un cyberdissident, ou comment vous définiriez vous?

FE :
S’affirmer cyberdissident en France est très exagéré. Je ne crains pas de me voir embarqué par la police en sortant de chez moi le matin, ou de terminer dans un cachot à écouter mes proches se faire torturer. Ce qui a été le cas de mes petits camarades Tunisiens. Ici, à Paris, c’est assez confortable d’être cyber dissident, ça donne droit à rencontrer tout le gratin politique et permet de leur expliquer son point de vue. On aurait pu croire que tout cela a été fait en pure perte, au vu de l’inexorable avancée de la France vers une répression sévère et une surveillance étroite de l’internet, mais nous avons tout de même accumulé, avec le clan des anti Hadopi, une expérience unique au monde que même les américains saluent.

Comme celle-ci est par nature très bien documentée – les blogs servent à cela – nous avons très vite eu un lectorat Tunisien, et plus largement francophone et issu de zones où la démocratie n’a pas cours (ReadWriteWeb est régulièrement censuré en Iran, en Chine et ailleurs, il a été censuré en Tunisie ce qui a donné naissance à des protestations, forçant le pouvoir à passer à une censure partielle et nous amenant à publier régulièrement des billets à l’intention des Tunisiens sans jamais évoquer la Tunisie dans leurs contenus, dans le seul but de passer la censure – une tradition initiée par Voltaire en France). Le hasard a voulu que nous publions début 2010 un papier sur la Tunisie, qui a non seulement permis aux lecteurs Tunisiens de RWW de se signaler en tant que tel, mais a déclenché les foudres de la police tunisienne (et le début de la censure).

A partir de là, nous avons entamé une collaboration étroite avec de nombreux Tunisiens, simples opposants au régime, blogueurs ou véritables cyberdissidents. Le rapprochement avec la cyberdissidence tunisienne était totalement naturel, nous partagions les mêmes valeurs, et nous avions beaucoup à apprendre les uns des autres. Le partage des connaissances faisant parti des valeurs communes, tout s’est fait de façon évidente.

Après avoir mis à nu une stratégie mise en place par la police internet de Ben Ali consistant à se faire passer pour des Islamistes et d’évincer de Facebook les opposants au régime, nous avons beaucoup gagné en popularité en Tunisie, et nous avons par ailleurs aidé des cyberdissidants blogueurs à atteindre un audience internationale en les publiant dans nos colonnes.

Avec une telle visibilité, le but était non seulement d’appuyer leur combat, mais également d’attirer l’attention du gouvernement Français sur le problème (nous sommes dans les revues de presse de plusieurs ministères, nous avons beaucoup de lecteurs à l’Assemblée Nationale, notamment dans les rangs des assistants parlementaires, mais également chez certains députés), que nous avons à l’époque signalé au Ministre de la défense Hervé Morin ainsi qu’aux services de la Secrétaire d’Etat aux nouvelles technologies, Nathalie Kosciusko-Morizet.

Quand la révolution a commencé, nous avons évidement cherché à nous rendre utile. Cela a consisté, en dehors de l’écriture de nombreux articles, à contacter la presse pour les sensibiliser au problème tunisien et leur donner accès à des informations exclusives ou à des sources (en vain), à faire énormément de mises en relation entre des besoins en matière de technologies sur le terrain et des ressources disponibles en France et aux Etats-Unis où ReadWriteWeb bénéficie d’un gigantesque réseau d’influence, et à mobiliser sur le terrain, en France et à l’étranger, la communauté internet.

A partir du moment où l’un des nôtres, Slim Amamou, a été arrêté, nous sommes passés en mode war room, assurant une veille 24h/24 entre la France et les USA et avons lancé, auprès de tous nos contacts, des appels à l’aide répétés. C’est là que nous sommes passés à un mode très offensif en terme d’infowar, la lettre ouverte à Frédéric Mitterrand étant la partie visible de l’iceberg. Il faut dire que la tête de Mitterrand est mise à prix depuis longtemps chez les anti Hadopi, et que la chute de Ben Ali le condamne irrémédiablement. Une aubaine pour les cyberdissidents français qui vont s’en donner à cour joie dans les mois à venir.

CSF :
Vous avez écrit une lettre ouverte au Ministre Frédéric Mitterrand pour sa tolérance à géométrie variable notamment avec le régime de Ben Ali. A t-il donné une suite à votre proposition de le voir dénoncer les entraves à la liberté en Tunisie ?

FE :
Oui, le gouvernement a répondu à mes demandes d’éclaircissements quelques jours plus tard, par la voix de Michèle Aliot Marie. Je dois avouer que j’ai été très choqué par la réponse. Si mes souvenirs sont bons, on avait à l’époque dépassé le cap des 100 morts, mais je ne suis plus très sûr, et j’ai arrêté de compter après Kasserine.
Ca a été pour moi la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. ReadWriteWeb «France» est mort ce jour là pour s’orienter vers la francophonie, en attendant que la structure suive et s’exile. La position du gouvernement français est très claire, et peu de gens réalisent ce que cela signifie en terme de surveillance et de contrôle de l’internet, et ce que cela dessine comme intentions derrière Hadopi et Loppsi. Les approches de Ben Ali et du gouvernement français sont cependant étrangement similaires : civiliser internet, faire en sorte qu’il ne soit pas en mesure de remettre en question le pouvoir. C’est raté pour la Tunisie. Le ratage en France fera dégringoler ce pays dans le rang des nations et lui ôtera pour un bon bout de temps son air hautain pour tout ce qui est de la défense des droits de l’homme. Les conséquences économiques devraient également êtres significatives. Rater le train de l’Histoire à ce point se paiera très cher.

La France vient de perdre son terrain d’expérimentation de ses intentions civilisatrices vis à vis des réseaux, tout comme elle a perdu ses colonies hier. De toute façon, on est passé à une phase d’infowar sur ce genre de gouvernance très offensive, Wikileaks et les Anonymous n’étant que des hors d’ouvres. La démocratie française, telle qu’elle existe aujourd’hui, n’a pas la moindre chance de survivre, il lui faudra évoluer vers plus de transparence et plus de dialogue avec ses citoyens, ou vers un régime beaucoup plus autoritaire et bien plus répressif encore vie à vis d’internet. Ce choix est dans les mains du peuple français, les cyberdissidents dans mon genre ne peuvent pas vraiment faire plus que ce qu’il s’acharnent à faire depuis des années : informer le public sur les dangers d’Hadopi, dénoncer la manipulation et la désinformation effectuée par le gouvernement et les organes de presse qu’il contrôle. Nous ne pouvons guère aller plus loin en restant dans le cadre de la légalité, et ce cadre légaliste est un consensus assez clair dans le clan des anti Hadopi.

A moins qu’un Wikileaks vienne à la rescousse, il est peu vraisemblable que le gouvernement cesse d’imposer ses lois et stoppe sa volonté de contrôle Orwellien des réseaux. Le peuple français, lui, semble parfaitement inconscient et continue à voir un monde manichéen, avec les méchantes dictatures d’un coté et les gentilles démocraties de l’autre. Les complicités mise à jour récemment ne semblent pas leur faire réaliser que la dictature est en train de s’installer chez nous, insidieusement, se limitant à internet. Au final, après toutes ces années de lutte, je ne suis pas vraiment convaincu que la France mérite de vivre en démocratie, les privilèges acquis, ça se défend ou ça se perd. La liberté a un prix et les Français semblent assez radins à ce sujet, il préfèrent la tranquillité d’esprit et la sécurité, et comme le disait si justement Benjamin Franklin, «ceux qui sont prêts à abandonner une liberté essentielle pour obtenir temporairement un peu de sécurité ne méritent ni la liberté ni la sécurité». Le fils de l’ancien déporté Jorge Semprun, James, a également eu récemment une très belle façon de résumer cela : «ceux qui veulent la liberté pour rien manifestent qu’ils ne la méritent pas». C’est la formule qui caractérise le mieux le peuple Français aujourd’hui.

La suite de cette longue interview sur le site de CSF >>


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6 commentaires pour cet article

  1. W.

    J’apprécie beaucoup le ton des réponses et leur caractère très tranché et affirmé. Je ne suis pas d’accord avec tout sur le fond, j’apporterai de la nuance et moins d’optimisme, mais les réponses font réfléchir. C’est une très bonne interview.

    Juste un point (de pinaillage certes, mais bon). Vous dites :
    « Cela ne peut se faire en quelques heures, et cela demande à ce que Newton réalise que toutes ses théories qui semblaient pourtant fonctionner à merveille et expliquer le monde sont parfaitement fausses, même si elles ont eu le mérite de permettre d’arriver à la physique quantique. »

    Les théories de Newton sont autant fausses que la physique quantique ou la relativité. Toutes sont fausses et ne sont que des modèles qui fonctionnent sous certaines conditions. C’est une question d’échelle (de vitesse et de dimension spatiale) : on a envoyé des gens sur la lune en utilisant les théories de Newton : elles n’ont pas cessé de fonctionner d’un coup à la sortie des théories plus récentes. A méditer, l’analogie est peut-être meilleure que vous ne le pensiez…

  2. Sword

    Excellente intervention Fabrice.
    J’ai beaucoup aimé votre comparaison entre Internet et la Physique Quantique (par contre par pitié n’insultez pas Newton en le comparant à nos politiciens).
    Pour le reste quand dire quand les évènements parlent d’eux-mêmes

  3. Fabrice Epelboin

    Le grand intérêt de la physique Quantique est d’être une étape vers une autre approche, et de faire avancer les choses, tout comme la physique Newtonienne a permit de faire un pas de géant, et ainsi de suite… Le problème, c’est que parmi les politiques, la plupart sont persuadés que la terre est plate :(.

  4. melanqw

    Très intéressant cet interview !
    Très bien résumée que la situation de l’internet actuel; je trouve.

  5. pmls

    Les réserves de la connerie sont inépuisables…
    A hauteur du nombre de candidats pour les postes…

    11.03.11 pmls.

  6. tinou

    Je vénère cette citation qu’on attribue à Franklin, en particulier quand on lui donne la forme suivante: « Ceux qui sont prêts à perdre un peu de liberté pour un peu plus de sécurité ne méritent ni l’une, ni l’autre, et perdront les deux. »

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ReadWriteWeb est un blog dédié aux technologies internet qui en couvre l’actualité et se distingue par ses notes d’analyse et de prospective ainsi que par l’accent mis sur les usages et leurs impacts sur les média, la communication et la société. Il est classé parmi les blogs les plus influents de la planète par Technorati et Wikio. Publié en cinq langues, il s'appuie sur un réseau de correspondants locaux en Nouvelle-Zélande, aux Etats-Unis, en France, en Espagne, au Brésil, en Chine ainsi qu'en Afrique francophone. Ses articles sont publiés dans la rubrique technologie du New York Times.


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